22/07/2010

Quelle est la dimension sociale de l’identité du migrant ?

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Traditionnellement, la dimension sociale de notre identité est assurée par un sentiment d’appartenance à des groupes sociaux plus ou moins larges, dans lesquels notre généalogie nous a objectivement inscrits.

Les groupes d’appartenance sont variables culturellement et historiquement. Le sentiment d’appartenance est généralement pluridimensionnel : groupe social, groupe religieux, groupe sexué, groupe ethnique, groupe professionnel...Et même la Famille

    L’identité familiale peut être déstabilisée par :

 


a)   la rupture totale ou partielle des liens familiaux de l’émigré,

b)   la rupture des liens de « localisation », avec « la maison » ou « la terre », si déterminants dans nombre d’inscriptions généalogiques ou claniques traditionnelles,

c)   les remaniements des structures familiales, induits mécaniquement par l’isolement du noyau familial de l’immigré par rapport à ses larges inscriptions familiales traditionnelles,

d)   la pression des modèles familiaux du pays d’accueil sur les différents membres de la famille de l’immigré,

e)   le changement de significations du nombre d’enfants de la famille dans le nouvel environnement social,

f)    le nouveau statut des enfants, en particulier lorsqu’ils sont nés dans le pays d’accueil.

L’identité sexuée elle-même est remise en cause par l’immigration, parfois en profondeur.

Le statut de la femme est généralement différent entre le pays d’origine et le pays d’accueil, à commencer par son statut légal.

Ce changement important et brutal du statut de la femme est souvent lourd de conséquences sur les relations conjugales des immigrés, et par contrecoup sur l’image que les hommes se font d’eux-mêmes, de leur « virilité ».

J’observe chez certains immigrés une réaction caractérisée par une volonté radicale d’assimilation au pays d’accueil.

Elle facilite l’insertion des parents comme des enfants, pour des raisons assez évidentes. Elle favorise en particulier l’appropriation de la langue du pays d’accueil, si déterminante pour l’insertion personnelle et professionnelle.

Sur le plan identitaire, cette réaction conduit à coller à l’identité des gens du pays d’accueil, tout du moins à ce qui en est perçu (vêtements, façons de vivre, prénoms des enfants), et à ce qui est perçu comme « bien ».

Les aléas des repérages des immigrés dans les codes sociaux du pays d’accueil créent parfois des comportements « conformistes » étrangement « décalés », au carrefour du ridicule et du tragique.

Sur le fond, cette réaction constitue une forme de déni, le déni de l’origine.

Par rapport aux difficultés des immigrés et de leurs enfants, les modes idéologiques récentes de l’inter-culturalisme, et plus encore du multiculturalisme, prônent avant tout le maintien ou le renforcement du lien à la culture du pays d’origine.

Si ce maintien du lien va jusqu’à figer l’identité, cela ne peut que creuser l’inadaptation, favoriser le déni de la rupture migratoire, entretenir les passions ravageuses de la nostalgie.

Ces idées me semblent démagogiques et foncièrement mensongères.

Le multiculturalisme, de plus, menace constamment de dériver vers des logiques de ghettos, d’apartheid, d’autant plus que cette idéologie d’importation anglo-saxonne est particulièrement inadaptée aux profondes traditions assimilatrices de la Suisse

Ceci dit, il est bien entendu justifié de souhaiter éviter le déni de l’origine. Cela peut de fait passer par le maintien de l’adhésion à certains éléments de la culture du pays d’origine.

Cela nécessite toutefois le respect de certaines conditions, en particulier des conditions de compatibilité avec la culture du pays d’accueil.

Cette compatibilité indispensable est double :

Compatibilité externe : certains traits de la culture du pays d’origine sont inacceptables par le pays d’accueil, comme la polygamie et les mutilations sexuelles.

Compatibilité interne : le maintien indispensable de la cohésion intérieure de la personne, malgré la diversité de ses références culturelles, interdit la juxtaposition de n’importe quels traits culturels à n’importe quels autres.

Cette réponse à la question de la double appartenance culturelle n’est guère convaincante en elle-même, et elle est probablement peu viable à terme, surtout en termes transgénérationnels.

La solution la plus convaincante, la plus viable à long terme, en particulier transgénérationnel, me semble être le passage d’une logique d’appartenance collective à une logique de trajectoire privée.

Il s’agit de substituer l’histoire personnelle au lien culturel comme base de l’élaboration de l’identité sociale.

Dans cette nouvelle logique, l’inscription sociale du sujet n’est plus assurée par une appartenance sociale imposée, mais par une histoire transgénérationnelle assumée.

Cette conception transforme les modalités mêmes de la construction identitaire, tout du moins dans ses dimensions sociales.

Construction dynamique et non plus statique. On gagne en adaptabilité, en évolutivité. Cela permet le changement, la mobilité, tout en évitant les risques de dérives, de « dissolution identitaire », grâce à la solidité de l’inscription dans une histoire privée transgénérationnelle. Dans des sociétés qui sont, de longue date, en mouvement, et dans lesquelles les positions sociales sont elles-mêmes relativement mouvantes, la persistance des constructions identitaires à base d’appartenances ressemble fort à une contradiction structurelle, qui ne peut que multiplier les inadaptations, les pertes de repères, les dérives de toutes sortes, voire en fin de compte les troubles psychiques.

Dimension plus volontaire et moins imposée. On gagne en liberté, mais également en responsabilité, avec tout le poids que cela implique. Ce poids de la responsabilisation par rapport à notre propre trajectoire, ainsi qu’à la destinée que nos choix dessinent pour notre descendance, explique probablement les multiples formes d’évitement de ces conditions objectives de vie imposées par nos sociétés.

Cette conception est en lien avec ce que Louis Dumont a nommé « l’individualisme moderne ». Il s’agit là au fond d’un changement fondamental de « civilisation », au sens d’une transformation des modalités mêmes de l’inscription sociale des personnes, et de sa transmission. Cette évolution est en cours de longue date, comme Dumont l’a montré pour une part. La création des États, l’urbanisation, la diversification des métiers, la démocratisation de la vie politique, tout cela concourt depuis des siècles à désenclaver les individus des modalités les plus massives de l’inscription groupale.

Cette voie n’est ni facile, ni assurée. Les signes de résistance à une telle transformation, toujours en cours, sont multiples et puissants, y compris dans les pays démocratiques les plus développés.

 

09:02 Écrit par Charly Schwarz dans Culture, Femmes, Formation, Général, Genève, Médias, Monde, Résistance, Solidarité, Spiritualités, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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